Le sommeil délivré

03/mar/2010 by

Hier soir, la petite salle du Strapontin d’Issoire nous accueillait pour une lecture de « le sommeil délivré », d’Andrée Chedid, servie par les voix et la présence de Pascale Siméon et Xavier Guittet, de la compagnie Écart-Théâtre. Une lecture de texte c’est un bon moyen pour des comédiens de tester leur mise en scène avant de tourner avec un spectacle. Hier soir, cependant, une surprise nous attendait. Celle d’une lecture qui n’en est pas une. Celle d’un création qui n’en est plus à ses débuts et qui est prête à voyager.

Cette « lecture » au format long, (une heure et demie c’est souvent long sur les sièges inconfortables du Strapontin) nous a fait décoller dès le début. Le sable fin qui recouvrait le sol, les pendrillons de toile et les 3 sièges anguleux, exotiques, baignés dans une ambiance lumineuse de fin de journée en été, nous invitait déjà en Égypte où se déroule l’histoire. Le voyage a commencé avec l’entrée de Xavier Guittet, narrateur-passeur de toutes les voix, autres que celles de Samya et Ammal. Nous savons déjà à ce moment qu’il n’est plus question de lecture à proprement parler mais d’un spectacle à part entière. Peu importe. Le conte a commencé et nous sommes déjà dans la maison de Boutros quelque part près du Nil.

Puis arrive Pascale Siméon qui nous raconte Samya, sa vie de jeune fille de 15 ans, mariée à un homme de 45 ans qui ne s’intéresse à elle que pour le fils qu’elle pourrait lui faire. Sa vie est emmurée dans des principes d’un autre âge où la femme n’a que peu le droit de dire, de faire ou même de penser. C’est terrible et c’est en même temps superbe. Le conte nous a emporté depuis longtemps.

Il n’y a pas d’apitoiement ou de martellement d’un message dans le texte d’Andrée Chédid. C’est fin, léger, fluide. Évidemment, le thème, lui, est lourd et cette jeune fille, puis femme et mère vit le calvaire d’une vie où l’expression de la vie est interdite, étouffée, piétinée et annihilée. Sur scène les deux comédiens ne se parlent pas, ne se regardent pas, ne se touchent pas. Ce qui renforce le drame de cette vie volontairement et collectivement gâchée. Samya est aussi cantonnée sur scène à un espace scénique restreint et Pascale Siméon bouge dans seulement 9m². Pendant ce temps, Xavier Guittet, et tous les personnages à qui il prête sa voix, se déplacent sur scène, comme dans leur vie, librement, quasiment sans limites.

Cette lecture-spectacle aurait pu durer 1h50, comme le régisseur nous l’a révélé après la représentation, mais a été réduit à 1h30 sans dénaturer l’esprit du livre et de l’histoire. Un magnifique moment de théâtre vivant, qui je le souhaite servira à faire avancer la condition de la Femme dans tous les endroits du monde où leur vie est réduite à de la survie au nom d’arguments passéistes, dignes des bibelots qui encombrent l’intérieur de Boutros.

En guise de conclusion, je ne résiste pas à citer l’extrait que l’Écart-Théâtre place sur son site, pour me replonger un peu dans cette histoire :

Samya : « C’était le jour de notre mariage. Nous étions venus par le train. Le cocher Abou Sliman nous attendait à la gare pour nous emmener à l’intérieur des terres. Je portais encore ma robe de satin blanc. »

Boutros : « C’est notre maison ! Voilà la clé, monte au second étage. Je te rejoindrai après avoir vu les employés du bureau. Fais leur un signe de tête en passant. »

Samya : « Les cinq employés nous attendaient devant la porte. Ils chuchotaient en se frottant les mains pour se donner une contenance. Le voile entre les bras, la couronne de fleurs d’oranger autour du poignet, j’avançais à petits pas, entravée par ma jupe. Je dis bonjour à tous. L’un d’eux avait une verrue énorme au coin de l’œil. Ils répondirent à mon salut, et puis se tournèrent vers Boutros pour le féliciter.

À l’église, ce matin-là, le prêtre m’avait donnée à cet homme. Il nous avait bénis tous les deux comme si nous étions faits l’un pour l’autre. Il s’était contenté de mon « oui» pour me donner à cet homme avec des mots qui enchaînaient éternellement. Et puis, il était parti avec des gestes solennels.

J’appartenais à cet homme qu’on m’avait imposé et sa voix dure m’atteignait depuis le seuil…

J’étais dans l’escalier et je montais vers la porte de cet homme, vers sa chambre, vers son lit. Je montais péniblement. La soie de ma robe me collait aux jambes. Je montais péniblement, comme prise entre la chambre et cette voix. Il n’y avait pas de fenêtre dans l’escalier, rien qu’une lucarne aux vitres sales. Rien qu’une lucarne et, soudain, ce rire d’enfant.

Ce fut comme si on me secouait des grelots en plein visage. Je cherchai l’enfant et la trouvai accroupie à l’angle du palier. Le nez, les joues, la bouche, le menton se perdaient dans son rire. Elle riait de moi, elle riait de se trouver là, elle riait d’avoir été surprise. C’était si bon, ce rire, que j’y mêlai le mien. »

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3 Comments

  1. Au passage, je ne remercie pas la rouquine du deuxième rang qui faute de savoir se servir de son appareil photo, nous a pourri l’atmosphère intimiste de cette pièce par ses prises de vues à bout de bras (la technique de photographie des presbytes) et leurs bips incessants. Le pire c’est que cette andouille au lieu de profiter de la pièce vérifiait sur son écran que ses photos étaient réussies histoire d’émettre des bips supplémentaires…

  2. Ohhhh la belle affiche, c’est Fabien Barral ? Ou alors c’est très inspiré

  3. Tu me poses une colle. Je n’ai rien trouvé sur leur site à ce propos mais sur le site de Fabien Barral, il y a une affiche pour la coopérative de Mai (une salle de spectacle de Clermont) et ça semblerai cohérent que ce soit lui. Décidément Ellhem tu as l’oeil !

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